Article Paris Normandie Agnés Giard


De son père, elle n’a que de très lointains souvenirs, ceux que le temps n’a pas emportés ni trop déformés. L’image d’un homme qui lui faisait faire quelques pas maladroits dans sa prime jeunesse. Et cette photo récupérée il y a vingt ans. Ce vieux cliché sépia sur lequel sourit l’homme qu’elle n’a pas eu le temps d’appeler « papa ». Un homme en tenue d’ecclésiastique, soutane, col blanc et chapeau romain, un sourire bienveillant se dessinant sur son visage. Un père. Son père. Un prêtre. Un prêtre tombé amoureux d’une femme. Une religieuse.

Ne dit-on pas que les voies du Seigneur sont impénétrables ? C’est au cours d’une messe que les amants interdits se rencontrent. Nous sommes au commencement des années 1960. Elle, Denise Lebaillif, alors religieuse à la congrégation des sœurs de la Compassion à Rouen, est sur son banc de prière. Lui, Lucien Compiègne, prêtre de Neufchâtel-en-Bray, célèbre la messe. Leurs regards se croisent. La messe est dite.

« ELLE ME DISAIT QU’IL ÉTAIT PROF DE FRANÇAIS »

« C’est une histoire d’amour très belle », s’émeut Agnès Giard, née Lebaillif. Elle est le fruit défendu de cet amour réprouvé par l’Église. Être la fille d’un prêtre et d’une sœur alors que le célibat demeure, aujourd’hui encore, la règle, ça ne se fait pas.

Tenaillés entre la foi et leur amour, les amants se cachent. Denise, infirmière, triche sur ses visites chez le médecin ou chez les patients pour retrouver Lucien à l’abri des regards et du qu’en-dira-t-on. Lucien, lui, s’arrange pour venir dîner souvent à la congrégation. Les moments à deux sont rares et précieux.

Mais suffisants pour que le ventre de Denise commence à s’arrondir. La religieuse ne veut pas qu’on lui retire son enfant. Sans regret, elle quitte les ordres. le bébé naît au Belvédère à Mont-Saint-Aignan, le 24 juin 1962. Denise tait le nom du père. « Ma mère n’est pas entrée en religion par vocation, relate Agnès. Sa mère est décédée jeune, son père a abandonné la famille… Après un passage par l’assistance publique, elle a été recueillie dans la famille d’un médecin qui l’emmenait à la messe et c’est une sœur qui a convaincu ma mère de les rejoindre. Mais ça n’était pas son destin. Pour mon père en revanche, c’était plus compliqué. »

Sa famille refuse en effet qu’il quitte l’Église : « Ma grand-mère paternelle est décédée quelques semaines avant ma naissance mais elle avait dit à mon père qu’il était hors de question qu’elle me voie et lui a fait promettre de ne pas quitter les ordres », continue Agnès. Le père Compiègne s’affranchira de l’ordre maternel pour prendre sa fille dans ses bras. Mais il restera prêtre jusqu’à son dernier souffle, le 22 janvier 1964 à l’âge de 60 ans. Denise ne rencontrera personne d’autre.

Agnès grandit. À la maison, le sujet reste tabou. « Ma mère me disait qu’il était prof de français. » Ce n’est que vers ses vingt ans que la vérité lui est dévoilée. « Pour mon père, cela m’a surpris. Mais pour ma mère, cela m’a choqué car je pense qu’elle a été malheureuse. » Depuis, elle cherche des informations sur le pan de vie de son père qui lui a été caché. Pourquoi est-il entré dans les ordres ? Qui étaient ses grands-parents ? Que reste-t-il désormais des Compiègne ? « Je sais que mon père avait un frère. Et qu’il disait à ma mère que je ressemblais à sa nièce. Puis-je la retrouver ? », s’interroge-t-elle. Brosser le portrait intime d’un père qui n’a pas eu la liberté de l’aimer aux yeux de tous. « Ne pratiquement rien connaître de sa vie, c’est un manque pour moi », admet Agnès Giard. De recherches en coups de fil, aidée désormais par internet, elle reconstitue peu à peu le puzzle. Mais elle a une certitude : celle de n’avoir jamais été un enfant du péché mais un enfant de l’amour.

ANTHONY QUINDROIT

a.quindroit@presse-normande.com

Pour aider Agnès Giard dans ses recherches sur son père :

denise1921@laposte.net.

Le témoignage d’Anne-Marie Mariani, de l’association « Les enfants du silence »

Anne-Marie Mariani a vécu sensiblement la même histoire. Son père était prêtre. Sa mère religieuse. Une histoire d’abord douloureuse qu’elle a choisi de raconter dans un livre*. Elle s’investit également dans son association « Les enfants du silence » qui réunit et aide des enfants de religieux. Pour l’entraide et pour la reconnaissance.

Comment avez-vous appris l’histoire de vos parents ?

Anne-Marie Mariani : « Ça a été violent. Mon oncle s’est vengé sur moi d’une querelle familiale et m’a balancé l’histoire de mes parents. J’ai pris ça dans l’estomac. J’ai beaucoup souffert. J’ai eu de la compassion intense pour eux et je me suis posé beaucoup de questions sur moi. Étais-je un enfant désiré ? Qu’ai-je pu provoquer comme turbulences dans leurs vies ? Mais lorsque je suis partie à la recherche de leurs histoires, j’ai découvert deux choses. Le courage de ma mère qui est allée frapper aux portes pour mon père, qui a refusé l’argent de l’évêque, pour me récupérer après que j’ai été placée quand elle a été souffrante. Elle a réussi à nous réunir. Et celui de mon père qui a quitté l’Église au moment où il s’y épanouissait enfin ; il a eu des comptes à rendre à l’Église, et à sa famille. Mais il a toujours eu la foi et l’a gardée jusqu’au bout. »

Étonnamment, c’est un prêtre qui vous a aidé à assumer cette histoire ?

« Oui. Nous avons très très peu parlé de cette histoire avec mes parents. J’ai gardé cela enfoui au fond de moi. Ils ont essayé d’aborder le sujet mais j’avais ce blocage. Mais je suis restée profondément chrétienne. C’est grâce à ce prêtre que j’ai rencontré, et avec qui j’ai beaucoup échangé, que j’ai compris qu’il fallait que je dissocie la foi de la religion. »

Pourquoi avoir créé cette association Les enfants du silence ?

« À la sortie de mon livre, j’ai lancé un pavé dans la mare. Il y a des enfants de prêtre, de religieuses qui ont besoin de se sentir écouter, de se parler, d’être soutenu. Il y a une souffrance et ce partage est très important. Certains se manifestent car ils ne veulent plus vivre dans le secret, dans le tabou. Mais, même en 2014, il y en a qui ne veulent toujours pas en parler. Et pour d’autres pour qui cela va très bien. Au Brésil, une fille de prêtre vient de révéler son secret. Cela a fait l’effet d’une bombe. Elle a un courage fou. »

Êtes-vous favorable à la fin du célibat des prêtres ?

« Bien entendu. J’en ai connu un pendant 32 ans : mon papa ! C’était un être humain à part entière avec ses doutes, ses faiblesses… La fin du célibat, ce serait aussi reconnaître que les prêtres ont une sexualité. Mais jamais le célibat n’a été un dogme. Cela a démarré au XIe siècle avec le pape Grégoire VII pour que les biens des prêtres reviennent à l’Église et non à leurs familles. Cela a provoqué des drames considérables. »

Qu’attendez-vous de l’Église aujourd’hui ?

« Avec l’association, nous avons demandé une audience au pape ; le courrier est parti. Il s’agit là d’obtenir une reconnaissance. Cela nous ferait comprendre que nous existons pour l’institution religieuse. Le pape François a l’air moins rétrograde. Sur le célibat, il a par exemple reconnu que ce n’était pas un dogme mais une tradition. J’attends de voir. »

PROPOS RECUEILLIS PAR A. Q.

(*) – « Le droit d’aimer », par Anne-Marie Mariani, aux éditions Kero, 17 €.

Association Les enfants du silence sur enfantsdusilenceblog.wordpress.com et via enfantsdusilence@gmail.com.

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2 commentaires pour Article Paris Normandie Agnés Giard

  1. EL HAPPY dit :

    suis ravi de cette histoire. j’aimerais bien un jour participer à la rencontre des enfants du silence mais je ne sais comment. suis africain de la Republique Democratique du Congo. Aussi enfant du pretre. mon telephone est: +243990441399.

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