Fille du Silence pendant 25 ans : un journal Brésilien raconte


Fille du silence

La fille d´un prêtre catholique ayant conservé son ministère raconte comment elle a gardé ce secret durant 25 ans, pour protéger le sacerdoce de son père. Cet article est paru sur  le grand journal brésilien « Folha de São Paulo » le 23 octobre 2014. Vous noterez le courage de cette femme pour dire tout haut des choses cachées depuis si longtemps !

RESUMÉ : Maria Helena de Aguiar N. est une survivante. Elle a survécu, en silence, au poids d´un puissant stigmate, celui d´être la fille d´un prêtre de l´Eglise Catholique, qui a continué d´exercer ses fonctions. Elle a passé 25 de ses 31 ans submergée par le poids de la culpabilité (de l´autre),  jusqu´à ce que l´information concernant l´ouverture de l´église aux homosexuels et catholiques mariés hors du droit canonique l’ait incitée à révéler ce fait. Le silence a produit des blessures, mais ne l´a pas empêchée de se former en Relations Internationales à l´Université de Brasília, et – ironie du sort – de devenir fonctionnaire du Secrétariat des Droits Humains de la Présidence, tout justement, elle à qui le destin nia le droit élémentaire de pouvoir dire « mon père ».
Le second  nom de famille est omis à sa demande, pour ne pas exposer ce père.

(…) Déclaration faite à CLÓVIS ROSSI DE SÃO PAULO

Je me souviens bien de la luminosité du jour et du lieu où j´ai appris que j´étais la fille d’un prêtre, un prêtre qui n´abandonnera pas le sacerdoce.

Il y avait du soleil ce matin-là sur le balcon de notre appartement à Brasília. Ma mère a dit : « C´est un secret. Ne le révèle jamais. Ton père est un prêtre. Quand on te posera des questions, dis qu´il est professeur à l´Université. De philosophie. Dans le sud du pays ».

Je crois que j´avais 4 ou 5 ans au plus. A cet âge, il me semble qu´on ne questionne pas les ordres. On obéit. Et il en fut ainsi pendant près de 25 ans !

Les contacts avec mon père étaient très brefs et se faisaient par l´intermédiaire d´appels téléphoniques en PCV, trois fois par an. A Pâques, pour mon anniversaire et à Noël. A voix basse.

Peut-être comme pour augmenter la culpabilité de la transgression aux normes et de mon existence, il n´a pas été opté de rompre une fois pour toutes le lien fragile qui nous unissait.

Dans l´enfance, le maintien du secret était essentiel pour ma survie dans un milieu familial et scolaire absolument catholique.

Étudier dans des collèges tels que Santa Doroteia, Sagrada Familia, Marista et d´autres dont la coordination pédagogique était administrée par des ordres tels que les Salésiens ou par l’Opus Dei (une prélature), était pour moi le grand défi de la discrétion et de  l’anonymat.

En plus de l´excellente éducation et de la culture reçues dans ces collèges, je me suis également formée dans l´art de la dépersonnalisation.

Plus j´étais silencieuse, introspective et moins je donnais d´informations personnelles aux collègues de classe, mieux c´était. A une époque où les enfants de parents divorcés souffraient encore de discrimination, je voyais comme une vraie sentence de mort la possibilité d´être découverte comme étant la fille d´un prêtre.

Des caractéristiques physiques et de personnalité telles que timidité, discrétion, voix basse, aspect fragile et douceur ont été, en réalité, des attributs développés comme protection pour la survie dans ces environnements.

Cela m´amuse, aujourd´hui, quand je reçois des compliments ou des critiques à ce sujet.

La majorité de ces caractéristiques demeure.

Je plaisante avec quelques amis, plus intimes, en disant que je pourrais envoyer mon CV à l´intelligentzia russe en raison de cet entraînement intensif du mensonge et de double espionnage depuis l´enfance.

Le catéchisme et les messes dominicales, de la même façon, étaient des milieux inhospitaliers et très peu accueillants auxquels j´ai fini par m´adapter avec les années et, paradoxalement, que j´ai même aimé fréquenter.

Ceci est aujourd´hui la partie de l´histoire qui me fait le plus peur. Penser que, en même temps que j´aimais fréquenter des milieux et des rites religieux, j´avais la sensation d´être la matérialisation du « péché » en brisant le célibat.

Cela me signifiait que je découvre quelqu´un qui aimait se sentir punie.

Un jour, je me suis réveillée et je me suis vue comme la petite chienne Kashtanka d´un des classiques de Tchekhov, qui a laissé une vie confortable dans le cirque et est retournée vers le « confort » de son propriétaire agresseur. J´ai eu peur !

Ce goût que j´avais pour la souffrance signifiait, en réalité, la reproduction d´un choix fait par mes parents de ne pas abandonner une partie importante de leur identité culturelle – la religion catholique – en raison de la conception d´une fille.

Le choix pour la négation de l´identité de père et de mère en raison de la réaffirmation d´une identité catholique plus forte et dominante.

Et la culpabilité évidente manifestée inconsciemment en diverses occasions.

L´option d´abandonner la profession de prêtre ou celle de créer sa fille dans un milieu non religieux et libre de la culpabilité catholique a toujours existé. La liberté et la pleine conscience sont toujours une option. Mais on a opté pour la souffrance et pour la culpabilité. Des deux côtés.

Ma non-réaction à des faits importants, tels que lorsque j´ai su par ma mère que mon père lui avait demandé d´avorter ou qu´elle-même a essayé de se tuer lors d´une dépression après l´accouchement, sont des signes qui montrent combien le silence et la négation de faits réels ont toujours été, pour moi, des refuges confortables de survie.

La victimisation et le maintien du silence auraient été la voie la plus facile au cas où je n´aurais pas eu la chance d´écouter d´une amie psychologue : « Ce secret n´est pas le tien ! ».

Peu à peu, cette phrase s´est consolidée et je me suis éloignée chaque fois un peu plus des dogmes religieux et du stigmate d´être « la fille d´un prêtre ».

Cependant, encore aujourd´hui, l´inconscient continue de me faire quelques croche-pieds, et parfois je me vois revivre la douleur des vides non remplis.

Une amie de travail me disait récemment qu´elle et son mari étaient en train de préparer un déjeuner de mariage pour leurs familles. Au même moment, j´ai entendu à nouveau la phrase d´un fonctionnaire du séminaire lorsque, pour la dernière fois, en 2006, j´ai essayé de contacter mon père par l´intermédiaire d´appels téléphoniques anonymes et que j´ai obtenu la réponse suivante : « Il est en vacances avec la famille ».

Famille est une notion diffuse. Ce devrait être le lieu d´accueil et d´hospitalité de tout individu.

Le lieu dans lequel tous les membres se sentent aimés, protégés, entourés « non pas d’une manière théâtrale et dissimulée, mais de façon authentique.

Un lieu d´accueil de « l´être dans son essence », et non de jugements en fonction du choix des partenaires, de l´option sexuelle, du revenu, du type physique ou de la vie antérieure des parents.

Pour les enfants de prêtres, bâtards par décret de l´Eglise Catholique depuis leur naissance, la notion de famille est quelque chose qui doit être repensée et recadrée. Dans le cas contraire, il est possible que les traumatismes s´installent et se perpétuent encore sur plusieurs générations.

En France, en Allemagne et en Autriche, il existe des associations d´enfants de prêtres, qui s´appellent « les Enfants du Silence ». Au Brésil, non. Peut-être à cause du moralisme et du conservatisme qui persistent dans notre société. Ou à cause de la peur ?

L´Eglise Catholique et la société brésilienne doivent donner voix à ce segment de survivants.

Survivants de l´avortement, du préjugé et spécialement les survivants d´années de silence sur leur identité.
Maria Helena de Aguiar

Paru dans le grand journal brésilien « Folha de São Paulo » le 23 octobre 2014

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3 commentaires pour Fille du Silence pendant 25 ans : un journal Brésilien raconte

  1. EL HAPPY MAKUTANO dit :

    Je croyais que j’etais seul au monde mais je sais maintenant que nous sommes nombreux. j’aimerais bien avoir une femme qui a un meme histoire comme moi pour ne pas introduire une autre personne dans mon drole d’histoire. Merci Anne-Marie pour votre association.

    • Personne n’est seul au monde ! Mais vous ne dites pas en quoi vous avez retrouvé par ce site des personnes au destin semblable au votre !
      Merci de nous en parler, si vous le souhaitez, bien sûr !
      Amicalement.
      Jean

    • Les enfants de prêtres en France se sont organisés en Association. Pourquoi ne le feriez-vous pas aussi dans votre pays ?
      Vous devez en connaître d’autres. Il est vrai que les situations sont dissemblables mais, comme dit le proverbe, « là où il y a un problème, là doit se trouver un chemin ». A vous lire.

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