FILLE DE PRÊTRE. ITINÉRAIRE D’UN SECRET.


Je suis née dans les années 50. J’ai vécu une enfance pas très heureuse en Normandie, entre un père et une mère qui n’étaient guère affectueux, et avec le sentiment d’avoir été négligée… Sans comprendre le pourquoi de ce désamour, ni même me poser la question. C’était comme ça. Une enfance triste, une adolescence mélancolique et l’impression obscure, confuse, subliminale de ne pas être à ma place dans cette famille et de ne pas y avoir de place.

Et puis, j’avais une vingtaine d’années, lorsque, pour passer un concours universitaire, j’ai eu besoin de faire une demande d’Extrait Intégral d’ Acte de Naissance. C’est alors que j’ai constaté à sa lecture plusieurs éléments troublants dont mes parents n’avaient jamais parlé :
J’étais née plus de 2 ans avant le mariage de mes parents,
J’avais d’abord été reconnue par ma mère uniquement,
Puis, 2 ans après par mon « père », Pierre X…
Puis quelques semaines après, j’avais été « légitimée par mariage subséquent » par ce même Pierre…

Je range ce document, je garde et refoule au fond de moi cette drôle de formule, cette étrange nouvelle et ce désarroi sans y prêter attention.
Quelques mois après cette découverte, moi qui fréquentais l’Aumônerie des Etudiants à Caen dans le cadre de mes études, je deviens très proche et amie de l’Aumônier . Cette amitié tourne à l’histoire d’amour et devient une liaison. Je perds ainsi ma virginité avec un prêtre. Je comprendrai beaucoup plus tard la répétition trans-générationnelle que constituait ce passage à l’acte !  

LE DROIT DE SAVOIR ?

Et allez donc savoir pourquoi, exactement à la même époque, la question surgit, que je pose à ma mère : Pourquoi suis-je née 2 ans avant le mariage de mes parents ?
Pourquoi suis-je née à Grenoble alors qu’ils n’y ont jamais vécu ?
Que signifie en clair la formule « légitimée par mariage subséquent » ?

Ma mère, gênée et surprise, me répond que  « c’est sa vie et que cela ne me regarde pas ». A quoi je réponds gentiment que « Si, quand même, cela me regarde un peu »…Et elle me résume brièvement, en quelques minutes, sa version de l’histoire: Elle a « fauté » avec Pierre X.., mon « père », à la sortie d’un bal, par dépit amoureux, parce qu’elle était alors amoureuse d’un prêtre, ce qui était un amour impossible. Elle me relate qu’après cette brève relation, Pierre, ce petit ami, militaire de carrière,  est parti en mission à l’étranger sans savoir qu’il m’avait faite ni se douter de mon existence durant 2 années. Il m’aurait donc découverte à son retour en France, plus de 2 ans après, et aurait ensuite épousé ma mère. Celle-ci termine son récit en prenant la précaution d’ajouter : « Si on te dit un jour que ton père n’est pas ton père, ne le crois pas ».

J’ENFOUIS CE SECRET DANS MA POCHE
AVEC MON MOUCHOIR PAR-DESSUS !

Je prends cette « révélation » pour argent comptant sans demander plus d’explications à ma mère sur mes 2 premières années de vie, seule avec elle… Sans poser de questions sur le pourquoi de cette omission sur ma naissance  (j’avais alors 21 ans). Pas plus que je n’établis de lien entre cette naissance intempestive  et ces parents peu aimants. Pas plus que je ne me révolte contre eux face à ces non-dits…

Je cache encore une fois ce traumatisme au fond de moi, je l’occulte et le refoule…

Jeune adulte, je deviens journaliste spécialiste en psychologie, et je passe donc ma vie à écouter les autres, à recueillir de la parole humaine et surtout à interviewer les psychiatres, psychologues, psychanalystes pour mes rubriques, sur la famille, la relation maternelle et paternelle…Les histoires des autres ont ainsi reconfiguré mes souvenirs et mon expérience de vie accumulée a modifié la perception du passé. Résultat: il s’est opéré en moi une sorte de psychanalyse sauvage, se déroulant de façon souterraine, à mon insu : pendant plus de 3 décennies, je réfléchis mine de rien à ma propre enfance, à mon histoire et je prends  conscience des silences et secrets au sein de ma propre famille.

Je doute alors de plus en plus au fil des années d’être « la fille  de mon père ». Et je réalise que lorsque j’étais petite, je pressentais inconsciemment qu’on me cachait quelque chose. Le secret sur mon identité, en fait, comme c’est souvent le cas, suintait de partout : les conversations qui s’arrêtaient lorsque j’entrais dans la pièce lors des déjeuners de famille, le livret de famille que ma mère m’arrachait des mains, quand, rangeant des papiers avec elle, je me hasardais à l’ouvrir…

 ET JE REPENSE A CET HOMME, CE PRETRE, PROCHE DE MA MERE, SON AMI, SON CONFIDENT, SON CONFESSEUR.

Je l’ai côtoyé toute mon enfance car il fréquentait beaucoup notre famille, ma mère surtout (mon père, militaire, étant souvent absent). Je me souviens de lui comme d’un bel homme aux yeux bleus, cultivé, voyageur, raffiné. Il était d’un autre milieu social que le  nôtre et pendant mon enfance, il me fascinait; j’attendais ses visites, je l’aimais beaucoup. A l’adolescence, il me troublait, j’étais un peu amoureuse de l’abbé Bernard.

Bref, au fil de ma vie, des souvenirs reviennent et une première évidence s’impose de plus en plus à moi : comment puis-je être la fille biologique de ce père avec qui je n’ai rien en commun? Je ne me reconnais pas en lui, ni lui en moi; je l’exaspère, il est vulgaire, maltraitant psychologiquement, violent verbalement avec moi. Mais fille de qui, alors ? Je  me remémore la relation complice de ma mère avec ce prêtre, l »Abbé Bernard, elle, mettant les petits plats dans les grands quand il venait déjeuner, lui n’ayant de cesse de l’aider, la soutenir, lui rendre service dès qu’il le pouvait… Je revois cet étrange attachement de ma mère pour lui, tout en retenue. Mais, bizarrement,  je ne cherche pas à percer ce mystère.

Jusqu’à fin 2014, il y a un an et demi.

J’AI ATTENDU DES DECENNIES AVANT D’ENQUETER SUR MA FILIATION

Je devais ressentir cela comme un interdit absolu… Mais ces  6 dernières années, la révélation de l’évidence fait son chemin, avec sa lenteur habituelle chez moi. Je coupe les ponts avec mes parents, la relation devenant trop toxique pour moi, ma mère meurt il y a 4 ans en emportant son secret dans sa tombe et sans que je l’ai revue avant sa mort.

Et en novembre 2013, dans cette deuxième partie de ma vie, je décide un beau matin, sur une impulsion, d’en avoir le cœur net et de mener à bien mon investigation.

Je me tourne d’abord vers la famille paternelle et vers la seule survivante de la fratrie paternelle, ma tante, sœur de mon « père », que je n’ai pas revue depuis longtemps. Retrouvailles affectueuses. Je l’interroge. Elle me révèle illico en effet que je ne suis pas la fille biologique de mon père : il a bel et bien épousé ce qu’on appelait  à l’époque une fille-mère, en prenant  « dans le lot » une petite fille de 2 ans passés, moi !  Voilà une partie du mystère élucidée.

Deuxième volet du secret de famille: décembre 2013. Je me tourne vers la seule survivante de la fratrie de ma mère, en Normandie, sa sœur cadette de qui elle était proche et proche en âge. Retrouvailles émues là aussi. Ma tante Lucie (et marraine) et moi passons une journée ensemble, elle me fait le récit de mes 2 premières années de vie qu’elle a accompagnées de près, telle une bonne fée penchée sur mon berceau… Au moment où elle me parle, elle croit (version que lui avait donnée sa sœur à l’époque) que je suis la fille d’un paysan Normand avec qui ma mère aurait couché à la sortie d’un bal…Nous comparons son savoir et le mien, ses souvenirs et les miens, nos indices, des dates, elle fouille dans la jeunesse commune avec ma mère, sa grande sœur, elle ressort une photo, une lettre…Nous rassemblons les pièces du puzzle, ou du jeu de Cluedo pour trouver enfin le «  coupable »… Et la vérité nous saute aux yeux : JE SUIS BEL ET BIEN LA FILLE DE CE PRETRE, L’ABBE BERNARD. Ma mère a entretenu une liaison avec lui pendant des années, mariée et déjà mère de ses 3 enfants. Ma tante Lucie élucide donc en même temps que moi ce mystère sur ma filiation. Mais je n’ai pas de preuve objective, ce prêtre étant mort il y a 4 ans, la même année que ma mère…

Le mois suivant, en janvier 2014, je découvre le livre d’Anne Marie Mariani, «  Le Droit d’aimer ». Coïncidence…

FILLE DE PRETRE. CETTE DECOUVERTE EST UN SOULAGEMENT POUR MOI

C’est une joie de l’apprendre, même si, en cette fin 2013, l’abbé Bernard, mon père biologique, est décédé depuis 2 ans. Même si ce prêtre ne m’a jamais rien révélé, ne m’a jamais rien manifesté affectivement, ne m’a jamais soutenue d’aucune façon, ne s’est jamais occupé de moi, ne m’a jamais rien laissé paraître de notre lien… Il est resté prêtre toute sa vie et n’a pas quitté les Ordres.

Bon, je ne suis pas la « ravie de la crèche » mais c’est satisfaisant pour moi d’être la fille d’un homme de qualité, que j’ai connu et admiré, comme un père symbolique, en quelque sorte.

C’est un soulagement car je suis le fruit d’une histoire d’amour entre mon père et ma mère, pas d’une coucherie de samedi soir.

Un soulagement d’apprendre que je ne suis pas la fille de l’homme qui m’a élevée, que je n’aimais pas et qui ne m’aimait pas.

Soulagement car je peux enfin expliquer le rejet paternel et maternel : j’ai encombré et compliqué la vie de ma mère en venant au monde et celui qui est donc mon beau-père a dû se résigner à « m’adopter » puisqu’il voulait ma mère !

Etonnement enfin, puisque j’ai reproduit le vécu de ma mère dans une répétition trans-générationnelle, 21 ans après, à quelques mois près, en couchant moi aussi avec un prêtre! Ceci a fait le régal de mon psychothérapeute (de même que l’émotion amoureuse et tout œdipienne ressentie autrefois pour l’abbé Bernard, mon père!)

CONCLUSION : CE N’EST PAS LE FAIT D ETRE  ENFANT DE PRÊTRE QUI A PESE SUR MA VIE.

Ce n’est pas cette filiation-là qui a généré la blessure de l’enfance ni la souffrance psychologique de l’âge adulte.

Ce qui a été lourd à porter et qui a eu des conséquences affectives pour moi,

c’est le secret si bien gardé de ce double tabou, (être la fille d’une fille-mère ayant  fauté avec un prêtre) ;

c’est le mensonge dans lequel on a entouré ma naissance, mon identité,  ma filiation ;

c’est le désamour paternel et maternel ;

leur manque d’investissement à mon égard ;

le fait de ne pas avoir été désirée ;

c’est le mal-vécu et le mal-être permanent de ma mère, ce «poids» ressenti par elle, qui s’est traduit par une sorte de dépression réactionnelle chronique toute sa vie durant !
C’est enfin l’inégalité de traitement dans l’enfance entre mon demi-frère, ma demi-sœur et moi.
Même si ce secret de famille ne m’a pas empêchée de réussir ma vie, j’aurais dû « lever ce lièvre » beaucoup plus tôt !…

Manuella

 

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