Ne m’appelez plus jamais « enfant du péché » !


Ne m’appelez plus jamais « enfant du péché » !
(Nous avons rédigé cet article pour la revue « Golias-Hebdo N° 504. Suite du précédent paru ici)

La règle du célibat imposée aux seuls prêtres de l’église catholique a mis bien du temps, bien des siècles pour s’imposer. Mais en fait, on pourrait même dire qu’elle ne s’est jamais pleinement imposée dans les mœurs.
Cette question ne faisait pas problème lorsque les premiers témoins qui ont accompagné Jésus ont suscité les premières communautés. On ne se souciait pas du statut matrimonial de ceux qui étaient choisis comme leaders d’une communauté en fonction de leur qualité d’animateur et de leur comportement évangélique.
Le premier tournant a été pris deux siècles plus tard lorsque des hommes ont souhaité vivre une vie qu’ils estimaient plus parfaite. Ils se sont isolés dans le désert pour y vivre une vie à l’écart de la société et sans épouse. A l’écart ? Pas tout à fait car il fallait bien manger et les corbeaux n’étaient pas toujours au rendez-vous !
Un certain Paul voulait d’abord fuir la persécution féroce de l’Empereur romain Dèce mais aussi la vindicte de son frère pour une question d’héritage familial. Il prit donc la fuite au désert égyptien. Il était natif de Thèbes et cela se passait vers 250. [1] Jérôme lui-même partit à sa rencontre ; il y découvrit ainsi la vie érémitique ; un véritable engouement s’empara de nombreux chrétiens soucieux d’une vie plus évangélique, pensaient-ils; la solitude laissait plus de place pour prier et méditer. La première secousse viendra d’Espagne en 305 avec le concile ou synode provincial d’Elvire (aujourd’hui un quartier de Grenade). « II convient donc d’imposer aux prêtres, diacres ainsi qu’à l’ensemble des clercs de s’abstenir de toute relation sexuelle avec leurs épouses et de toute procréation. » Canon33. Il ne s’agit pas encore de célibat véritable. On n’exige pas que les prêtres renoncent au mariage ni qu’ils répudient leurs épouses. Ce n’était qu’une première étape. On estime que vers l’an 1000, la plupart des prêtres étaient encore mariés. Robert d’Arbrissel, le fondateur de la célèbre Abbaye de Fontevraud, était fils d’un prêtre, lui-même fils et petits-fils de prêtre ; c’était dans les années 1100.

Pourquoi en effet vouloir faire d’un animateur de communauté un moine, c’est à dire quelqu’un qui a choisi personnellement de s’engager dans une voie qui lui parait plus sanctifiante en pratiquant pauvreté, chasteté et obéissance à un supérieur ? N’y-a-t-il pas confusion entre fonction et style de vie ? Mais on a continué à vouloir calquer l’un sur l’autre. La préservation des biens d’église n’y a pas été pour rien, les enfants de prêtres n’étant plus alors des héritiers de leur père mais des bâtards !
On retrouvera la même conjoncture lorsque, à l’aube de la réforme grégorienne, les ordres religieux naissent en grand nombre : de 1086 à 1216, Chartreux, Prémontrés, Cisterciens à l’Abbaye de Cîteaux (qui essaima rapidement, 500 maisons en 1298), Franciscains, Dominicains… Les monastères s’érigent aux quatre coins de la chrétienté et particulièrement en France. Les grandes cathédrales et Basiliques poussent comme des champignons : Verdun, Vézelay, Vienne, Toulouse, Saint Denis, Notre Dame de Paris… Et la plupart des Papes sont alors des religieux. Les chrétiens de cette époque moyenâgeuse sont fortement sollicités pour se préparer dès ici-bas une place au Paradis ; les prédicateurs sont éloquents sur ce thème. Dans ce même esprit, les Princes aussi sont fortement conviés à donner à l’église une partie de leur patrimoine.
Il fallait évoquer cette conjonction historique pour comprendre l’impact de la Réforme grégorienne. Propulsée par des moines, elle aboutit naturellement aux fameux Conciles de Latran. En 1139 le Pape Innocent 2 franchit le pas juridique décisif : on ne se contenta pas d’interdire le mariage des prêtres en le rendant « illicite » ; on déclare simplement que toute union conjugale postérieure à l’ordination est nulle ; ce qui a pour effet indirect d’invalider rétroactivement les unions conjugales conclues précédemment en tout légalité. Etrange, non ? cette manière de faire vis à vis d’un acte dit indissoluble !  En conséquence, on se refusa aussi d’ordonner des hommes qu’on savait mariés. Quelle époque ! Le pape récupère sur l’Empereur du saint Empire Romain Germanique la nomination des évêques et donc augmente son pouvoir sur eux (Concordat de Worms approuvé par le précédent Concile) ; les évêques augmentent aussi leur pouvoir de contrôle sur la vie des prêtres désormais contraints – en principe – au célibat.  Ce n’est pas un hasard si le grand schisme entre catholiques et orthodoxes survient à l’époque de la réforme grégorienne ; ces derniers avaient en effet décidé de garder un clergé marié ou non selon son choix.

Mais les réticences furent fortes et bien des légats pontificaux ou des évêques furent menacés physiquement lorsqu’ils allèrent défendre ces positions à la base. Le Pape lui-même fut traité ouvertement d’hérétique. Les mariages secrets, on pourrait dire familiaux, continuèrent ; si bien que le Concile de Trente, quatre siècles après, imagina un second système de contrôle : il devenait nécessaire de contracter une union conjugale en présence d’un prêtre territorialement compétent et de témoins ; cela n’était pas obligatoire jusque-là. Mais on raconte que l’évêque de Constance infligeait des amendes à ses prêtres chaque fois qu’ils avaient un enfant : c’était pourtant en 1521 !

Qu’en est-il aujourd’hui ? Aucune statistique ! David Weber, lui-même enfant de prêtre, parle de plusieurs milliers d’enfants de prêtres ou de religieux en Allemagne. Il a créé la fondation « Droits de l’homme pour Enfants de prêtres » « Menschenrechte für Priesterkinder ». En 2010, le journal anglais The Gardian, dans un article, avance un chiffre de 1.000 enfants nés de prêtres en Grande-Bretagne et en Irlande.

Aujourd’hui la volonté de lutter contre le cléricalisme apparait comme une ligne d’engagement fort ; elle passe assurément par une désacralisation du rôle du prêtre. Alors on appréciera ces arguments de choc du Cardinal Humbert, légat du Pape auprès des orthodoxes et qui, par sa rigueur, précipita la scission en 1054 ; il parlait des prêtres mariés comme « de jeunes époux épuisés par le plaisir charnel qui servent à l’autel ; puis, après leur service, retournent étreindre leurs femmes de leurs mains sanctifiées par le corps immaculé du Christ. » Un peu plus tard, le Pape Innocent 2, bénédictin, celui qui convoqua le Concile de Latran2, affirmait : « Les prêtres étant les Temples de Dieu, les réceptacles du Seigneur et les sanctuaires de l’Esprit Saint, ils font offense à leur dignité en prenant place dans des lits conjugaux et en vivant dans l’impureté. » Il parlait pourtant des prêtres régulièrement mariés à cette époque ! On est un peu surpris d’entendre parler d’impureté attachée à la vie conjugale, donc de souillure du prêtre par le mariage ! Obsession ! Une crispation sur la sexualité ! Augustin et sa concupiscence ont essaimé jusque-là ! On pourrait faire une litanie de citations de ce genre !
Cinq siècles plus tard, aujourd’hui même, on retrouvera en écho ces mêmes errements dans la manière dont sont perçus les amours de prêtres. Le discrédit jeté sur les « prêtres infidèles » aboutira quelques fois à des actions dont l’inhumanité nous bouleverse aujourd’hui. « Partez le plus vite possible et le plus loin possible. » Tel était à l’époque, et quelques fois encore aujourd’hui, le refrain ne varietur de certains évêques à des prêtres amoureux. A un couple venu lui annoncer leur intention de se marier, un évêque (aujourd’hui heureusement à la retraite !) ne leur a-t-il pas jeté ce couplet de condamnation : « Je vous le dis. Vous irez bruler en enfer. »  (Diantre ! ça existe encore ?)
Tel ami, aujourd’hui prêtre marié, a même été interdit d’assister à l’enterrement de son père : la famille, des bons chrétiens, en avait ainsi décidé ! Un ancien confrère n’avait-il pas déconseillé fortement à sa mère de le recevoir chez elle : « Ce serait approuver son acte ! »( [2]) C’est beau quand même la fraternité sacerdotale !
Pa contre, un couple, qui souhaitait rencontrer l’évêque du prêtre, se fait inviter par lui à prendre le petit-déjeuner. La femme, visiblement surprise, raconte : « Il s’est intéressé à mon travail ; il s’est soucié du travail que Bertrand devrait trouver. » Au moment de se quitter, il a simplement dit : « Aimez-vous et soyez heureux. » L’évêque siégeait à Evreux ; il s’appelait Jacques Gaillot. ([3]) Il était donc possible d’agir autrement ?
« Personne de ma famille n’a connu mon existence, dit Agnès ([4]), jusqu’à ce que je fasse paraître un article dans le journal local pour raconter mon histoire. » Sa mère, orpheline, avait été recueillie par des religieuses et, pour les remercier, elle s’est sentie en demeure de prendre le voile. Son père, curé de paroisse, n’a jamais voulu quitter son ministère. « Quand elle me parlait de mon père, ma mère me disait qu’il était prof de français. Ce n’est que vers l’âge de vingt ans que la vérité m’a été dévoilée. »
« Ce que je retiens de cette histoire, dit Agnès, c’est que je suis un enfant de l’amour, l’enfant de deux êtres qui se sont aimés passionnément, même si on leur en a refusé le droit.

Jamais je ne dirai ou supporterai que l’on dise que je suis un « enfant du péché ».

Ces condamnations, ces exclusions, ces méchancetés ne sont-elles pas un puissant révélateur d’un certain état d’esprit d’intolérance ? C’est le moins qu’on puisse dire ! Pourquoi en effet ne pas rejeter dans l’abime ceux qui ont osé transgresser les règles fixées par cette Eglise qui a La vérité, ‘qui ne peut ni se tromper ni nous tromper’, comme le disait le catéchisme ! Il ne faut pas s’étonner si cela a influé sur la vie du couple et donc sur le mental des enfants. Certains ont été très perturbés et le restent encore 20, 30 ans après. Nous avons recueilli certains témoignages. Plusieurs sont allés jusqu’au suicide !

Habemus papa !

« – Il fait quoi comme métier ton papa ?

– Je ne sais pas.

– Il a quel âge ton papa ?

– Je ne sais pas.

– Il a quoi comme voiture ton papa ?

– Je ne sais pas.

– Tu ne le connais pas, ton papa ?

– Non.

– Eh bien, alors, tu n’as pas de papa.

– …..

Je découvre alors que je ne suis pas comme les autres. J’ai 4 ans.

– Maman, il est où papa ?

– …. (Dans son silence, une larme perle au coin de son œil)

– Maman, pourquoi papa est parti ?

– …. (Dans son silence, une tristesse profonde se lit dans son regard)

– Maman, pourquoi je n’ai pas de papa ?

– … (Dans son silence, une détresse s’échappe de tout son être)

 

Je découvre alors que je n’aurai aucune réponse de maman. J’ai 4 ans.

A partir de ces instants, la solitude et le silence sont entrés dans ma vie.

Je n’ai connu ni l’insouciance, ni l’innocence de la petite enfance.

Papa, ou es-tu ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ? » … ([5])

Mais où est-il donc ce père que l’enfant appelle à grand cri ? Où sont-ils ces pères ?
Il sont quelque part, dans une paroisse, en train de prêcher, de baptiser, de confesser. En train de prêcher l’amour fraternel, le souci du prochain, la priorité aux plus pauvres ! Lui, il a choisi de continuer son ministère. Il n’a même rien dit à son évêque. Pour découvrir que son père est un prêtre, Marie devra longtemps insister auprès de sa mère pour briser le silence. Elle a alors 30 ans ! Pendant 30 ans elle aura été privée de l’amour et du soutien paternels, privée aussi de connaître ses origines.
« Secret de famille et poids du silence, deux paramètres de mon existence qui ont entravé pendant 42 ans et demi le développement de ma personnalité profonde et son épanouissement, dit Anne Oxford. Un silence lourd et pesant, un silence insidieux, un poids que j’ai porté tout au long de ces années et qui peu à peu se dissipe depuis la révélation en 2014.»[6] On sait comment cette connaissance entre dans la construction de l’identité de l’enfant, notamment en le situant dans une lignée, avec une place dans la succession des générations. A qui je ressemble ? cette tendance que j’ai, me vient-elle de mon père ? Et cette capacité que je me découvre, est-ce un héritage de lui ? Les autres portent le nom de leur père. Moi, je n’ai pas de père. Je porte le nom de ma mère… Mais la mère ne disait rien... Sans parler quelques fois des railleries de copains malveillants !

Quelque part en Afrique, dans l’un des pays de l’ouest, une femme élève ses jumeaux, une fille et un garçon. Que du bonheur ! Sauf que cette femme est seule. Ils ont 3 ans aujourd’hui. Un missionnaire venu d’un pays d’Europe pour y prêcher l’évangile a été précipitamment rapatrié. Après la naissance, son supérieur est venu voir la mère; en fait c’était, dit-elle, « pour voir la tête des enfants et se rendre compte s’ils ressemblaient au Père P. »! Mais depuis, aucune nouvelle de personne et la mère ne sait plus à qui s’adresser pour obtenir l’aide qu’on lui doit. Au moins le minimum pour élever ses jumeaux !! Combien sont-elles dans ce cas ? Ils ont oublié que cet enfant c’est le leur, la chair de leur chair ! Et cette femme, c’est celle avec qui ils ont passé quelques moments heureux, ou peut-être seulement quelques bons moments ! Amour ou bonheur furtifs mais stoppés un jour… parce que, entre eux, venait de prendre place un enfant !
Lui, il a voulu continuer son ministère. Il y réussit ; ses sermons sont écoutés, commentés. Il dirige la chorale, peut-être ; c’est un bon prêtre, généreux, pas avare de son temps, attentif et à l’écoute. De ce côté-là, rien à dire. Il a souhaité continuer « son » ministère. Rien à redire non plus. Mais cette relation avec une femme et cet enfant, pourquoi les avoir oubliés ? Contradiction ? Anomalie ? Hypocrisie ?
Dans certains cas, il y quelques dizaines d’années, l’église s’était même engagée à fournir à la mère une aide financière pour élever l’enfant mais sur le contrat, la mère devait s’engager à ne jamais révéler à l’enfant ni à quiconque le nom du père. Heureusement ce type de contrat a été abandonné. Afin d’éviter les procédures judiciaires qui permettraient aux mères de réclamer des pensions alimentaires grâce aux tests ADN, il avait été un temps question de proposer un contrat civil. L’enfant serait assuré de recevoir l’héritage de son père et il pourrait en porter le nom, ce qui est encore impossible aujourd’hui, à moins que le père décide de quitter son ministère.
Ailleurs il est arrivé que l’évêque, recevant le couple, leur délivre le sort réservé à chacun : Votre enfant, nous le confierons à des organismes qui l’élèveront et le feront adopter. Et vous, M. l’abbé, je vais vous nommer dans une autre paroisse loin de là, peut-être même dans un autre diocèse. Lors d’un de ces entretiens, la mère a poussé un cri : « Mais c’est mon enfant. Pas question de me l’enlever ! »

Chez Luc, c’est d’abord le regard, noir comme la réglisse, qui accroche. Il a 5 ans lorsque sa mère lui révèle que son père porte l’habit. Elle lui parle de cet amour fou qui l’a liée à ce brillant intellectuel dominicain, de vingt ans son aîné. Les mensonges, les hypocrisies de l’institution, Catherine les garde pour elle. Elle n’évoque pas non plus les trois frères de la congrégation venus rendre visite à ses parents peu après son accouchement pour leur demander de garder le silence, « en bons chrétiens ». Elle « lègue » le secret familial à son fils, avec le mode d’emploi: « Pour les catholiques, un prêtre ne peut pas avoir d’enfants ; alors, à eux, il ne faut pas le dire, tu sais. Les autres peuvent savoir. » Pas la peine d’en rajouter: Luc a tout compris. Lorsqu’une tête inconnue se présente à la maison, il se tourne vers sa mère en chuchotant: « Et à celui-là, on peut le dire? »

Le père de Léa était jésuite, professeur de philosophie. Il a un jour croisé le regard vert d’une jeune professeur de lettres. Amoureux il a choisi de démissionner et de quitter les ordres, dans les formes, laborieusement mais dans les formes. Il en sort « nu », sans aucun pécule, sans aucun secours. Il retrouve un poste dans l’enseignement catholique. Léa raconte : « Très vite, des rumeurs courent sur son compte: il serait un défroqué, il aurait quitté les ordres pour se marier et enfanter. Les parents d’élèves et l’administration commencent alors à lui mener la vie dure ; il se voit éjecté de son poste, avec beaucoup de violence…  Mon père persévère dans le choix de cette fonction, dans un autre établissement catholique, comme s’il n’avait pas eu assez mal, comme s’il ne comprenait pas, avec ce premier avertissement. Le même phénomène se reproduit ; je m’en souviens, car je suis alors une petite fille un peu plus âgée, et ces souvenirs résonnent toujours de façon aigüe et douloureuse dans ma tête. Nous recevons des lettres et des coups de fils anonymes, des menaces de mort : on nous envoie des lettres avec des excréments dedans, ma mère me retrouve dans ma poussette avec un sac poubelle posé sur mes genoux. Un matin, nous sortons dans le jardin, et constatons avec effroi que le jardin a été saccagé, les fleurs déracinées. Je me souviendrai toujours du regard de mon père, ce jour-là. Notre chatte, qui avait fait des petits quelques jours avant, est retrouvée morte, empoisonnée par des voisins.  L’atmosphère est délétère, je me souviens de l’angoisse de mes parents et de la solitude dans laquelle nous nous trouvions enfermés. Par mesure de sécurité, je suis retirée de l’école maternelle. Je ne comprends pas pourquoi. Je reste à la maison, je m’ennuie. Notre nom de famille présentant, en outre, des consonances étrangères, des insultes racistes s’ajoutent au tableau. Pour la famille maternelle, mon frère et moi sommes les « enfants du diable ». Ma mère perd pied, et, bien plus tard, me dira avec colère: « Ton père n’était pas destiné à être père, il n’aurait pas dû avoir d’enfant. » Dont acte.

Ma vie sera, je pense, à tout jamais marquée par cette violence qui a été faite à cet homme dont la seule envie a été de se marier et d’avoir des enfants. Violence qui s’est répercutée sur sa femme et sur ses enfants. Désormais, je suis fragile, et souvent, j’endosse avec souffrance le pyjama bleu portant le matricule F45TG89U, à l’hôpital psychiatrique, pour tenter d’apaiser une ‘dépression résistante et majeure’ aux dires des médecins. La Messe est dite ! »( [7])
Un cas extrême de rejet par la société des chrétiens mais ce n’est pas un cas isolé. Avec des conséquences catastrophiques sur la vie du couple, et qui rejaillissent sur la vie des enfants car cela se prolonge, malheureusement, jusque loin dans leur vie. En quoi cette exclusion est-elle justifiée ?
Léa raconte par ailleurs la recherche qu’elle a souhaitée faire de la vie et de l’œuvre de son père, comme bien des enfants dans ce cas. Elle s’est rendue au couvent jésuite où il logeait. La réponse qu’elle reçoit nous laisse perplexe : « On me répond que lorsqu’un frère quitte les ordres, tous les documents relatifs à sa vie de frère sont systématiquement détruits, fiche d’identité, mémoires d’études, cartes… « Monsieur X, pour nous, n’a jamais existé. » Il y avait travaillé pendant 20 ans comme professeur de philosophie !

Un prêtre, aujourd’hui marié, témoigne : «D’une manière certainement moins douloureuse mais cependant marquante à vie, notre fille a souffert de ce silence qui était comme “obligé” pour nous ses parents : mon épouse, Marianne, était alors enseignante dans une école catholique  et personne ne savait notre passé mais dans notre département d’origine, le vicaire épiscopal du secteur avait pratiquement dit à Marianne de quitter le diocèse si elle voulait retrouver du travail dans l’enseignement catholique ! Malheureusement elle n’avait pas les diplômes suffisants pour enseigner dans le public… Le Directeur diocésain de notre nouveau domicile avait accepté de lui donner un poste mais elle devait rester discrète… Alors nous avons demandé à notre fille qui était dans l’école de mon épouse, de ne pas parler du passé de son père… Même si elle savait ce passé, dès qu’elle a pu comprendre, cette imposition du “silence” l’a beaucoup marquée; elle ne nous l’a dit que bien des années plus tard… »

Certains enfants traumatisés par ce qu’ils ont enduré n’ont jamais voulu avoir d’enfants. « Je n’ai pas voulu donner à mon enfant le même destin de discrimination qui a été le mien. Il fallait que le cycle des préjugés soit coupé. C’est pour cela que j’ai décidé de ne pas être enceinte. A cette occasion, mon mari a choisi le divorce. » [8]

Pendant des siècles la loi du silence a pesé sur un fait de société bien connu mais volontairement caché par l’Eglise catholique : l’existence d’enfants engendrés par des prêtres malgré l’interdiction qui leur est faite depuis le XIIe siècle de s’unir à une femme et de procréer. Cette règle contre nature, et les problèmes qu’elle soulève, est de plus en plus souvent évoquée dans les médias et même dans l’Eglise. Aujourd’hui ce sont des enfants de prêtres qui décident de « briser le silence » et de parler de leur expérience. Ces témoignages bouleversants ainsi recueillis parmi les adhérents de l’Association « Enfants du Silence » démontrent que l’on ne peut sortir indemne de telles situations malgré la foi et l’espérance dont certains témoignent.
En 2014, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a appelé le Vatican à « estimer le nombre d’enfants des prêtres catholiques, à savoir qui ils sont, et à prendre toutes les mesures nécessaires pour que les droits de ces enfants de connaître et de recevoir les soins de leurs parents soient respectés. » Il est tout de même surprenant que ce soit un organisme extérieur qui rappelle à cette église ses devoirs !  Ce n’est pas le seul cas. Surprenant mais compréhensible si on considère que le cléricalisme enferme cette église sur elle-même, en faussant les jugements, un entre-soi qui brouille le sens du réel ; d’autant plus qu’il se double d’une structure pyramidale assez imperméable aux cris de la base.
Que sera l’avenir ? Au-delà du comportement même de cette hiérarchie patriarcale et pyramidale [9] et des grandes décisions annoncées concernant l’ordination d’hommes mariés dans les régions les plus sinistrées (l’Amazonie entre autres), ce qui nous apparait primordial n’est-il pas de privilégier les communautés à la base et de s’interroger : de quoi ont-elles besoin pour vivre, pour se développer et apporter à la société le désir et la force de la paix, de la justice, de la solidarité. La question du la vie en couple des animateurs deviendra alors secondaire et le choix sera laissé à ceux qui seront authentifiés par elles-mêmes en premier, pour les accompagner. Comme au début !
Aujourd’hui nous voulons formuler plusieurs préconisations :

  1. Que les évêques soient accueillants lorsqu’un prêtre vient leur annoncer qu’il fréquente une femme, ou qu’elle est enceinte, ou qu’ils ont déjà un enfant. Il est évident que le prêtre redoute cet entretien. Qu’il puisse rencontrer une oreille attentive et non une condamnation, une menace d’exclusion ou une leçon de morale. Quoi de plus naturel que l’évêque aide le prêtre à reconnaître sa pleine responsabilité vis à vis de l’enfant né ou à naître, et ce jusqu’à sa majorité. Comme le Pape François les y invitait lui-même : «  L’attention prioritaire de la part du prêtre doit être dirigée vers la descendance ».

Et qui dit responsabilité dit aussi bien affection que accompagnement et soutien financier. De même par rapport à la mère de l’enfant.

2. Que les évêques envisagent alors avec eux l’avenir. Qu’ils s’informent en premier de la manière dont le prêtre l’envisage lui-même : soit continuer dans un Ministère, celui qu’il assumait auparavant ou un autre, même administratif, selon les besoins du diocèse, et dans la discrétion, s’il le souhaite, soit quitter son ministère. Mais avec quelles ressources, retraite comprise ? La décision restant évidemment aujourd’hui encore à la concertation avec le seul évêque ; mais on peut aussi souhaiter que les paroissiens ou autres laïcs puissent être consultés. Que le prêtre en question ne soit pas nécessairement envoyé dans un autre diocèse ou « le plus loin possible », comme on l’a entendu si souvent, voire sur un autre continent, avec la conséquence de mettre une grande distance entre lui et son enfant.

3. Qu’il ne soit jamais imposé à la mère l’obligation de taire à jamais le nom de son père à l’enfant ou à des tiers, même si le diocèse accepte par contrat de prendre en charge des frais complémentaires pour l’éducation de l’enfant. Que les évêques et les prêtres en fonction reconnaissent donc les droits de l’enfant qui sont à la base de nos sociétés : droit de connaître son père biologique, droit d’avoir un contact ouvert avec lui, droit de recevoir un soutien qui ne soit pas lié à des conditions, et droit d’hériter de son père. Que les discriminations que subissent les enfants de prêtres soient ainsi abolies car celles-ci peuvent avoir des conséquences majeures dans sa vie de jeune et d’adulte.

4. En matière financière, on pourrait s’inspirer entre autres du modèle irlandais. : les évêques y ont élaboré des principes de responsabilité pour les prêtres en situation de paternité. Le document enjoint notamment les ecclésiastiques à assumer leurs devoirs moraux, financiers, personnels et légaux. Il exhorte également à placer avant toute autre considération le bien-être de l’enfant et de la mère. Les évêques se sont engagés à payer les frais de conseil et de soins pour l’enfant. Un psychothérapeute irlandais, lui-même fils d’un prêtre, Vincent Doyle, a créé une ressource en ligne, « Coping International », qui propose une assistance aux enfants des prêtres, qui souffrent souvent de dépression, d’anxiété et d’autres problèmes de santé mentale imputés au silence que l’Église leur impose. Lui-même a eu connaissance de ses origines à l’âge de 28 ans ! Son Site est en partie financé par l’église catholique[10].

5. Que les évêques prennent un peu plus au sérieux l’opinion des chrétiens qui ne sont pas troublés par de tels comportements de la part d’un prêtre qu’ils estiment pour le travail pastoral réalisé avec eux. La société évolue ; les opinions et l’intelligence des évangiles aussi. Et les chrétiens sont de moins en moins sensibles aux diktats dogmatiques !

  1. A l’heure où nous écrivons, nous apprenons que le Vatican aurait donné des directives concernant les prêtres papa. Le Cardinal Silva, préfet de la congrégation du clergé avait parlé d’accélérer les demandes de retour à l’état laïc « de façon à ce que le prêtre puisse se rendre disponible auprès de la mère pour suivre sa progéniture. » On pourrait aussi prendre le problème par un autre bout !
    Les quelques échos que nous en avons aujourd’hui ne nous permettent pas encore d’apprécier ces « directives ». Pourquoi ne laisser que des bribes d’information fuiter dans les Media : « Si l’enfant a moins de 18 ans,… si l’enfant a plus de 30 ans… » Et s’il a entre 18 et 30 ? D’abord privilégier le bien de l’enfant, nous dit-on ; on ne peut qu’approuver. Mais le bien du prêtre ? Rien de comparable avec un mouchoir jetable ! Pas encore très clair ! On y reviendra.La plupart de ces témoignages sont extraits du livre publié récemment par l’Association Enfants du silence « Douze Enfants de prêtres témoignent ». Sans a priori, sans jugement, il s’agit de prendre acte, faire face à la situation, écouter et s’interroger. Cette Association, créée en 2012, se tient à l’écoute de tous ces enfants en difficulté du fait des tracas infligés à leurs parents, souvent par des gens d’église ou par de « bons chrétiens » croyant défendre l’Institution ; certains, prêtres ou même évêques, ne sont-ils pas allés jusqu’à empêcher le prêtre parti (ou même la mère) d’avoir accès à certains emplois ! Comment justifier de tels comportements au limite de l’inhumain, comme on l’a vu ? On serait tenté de faire le rapprochement avec d’autres faits plus récents où on a aussi voulu sauver l’honneur de l’institution en tenant sous silence des crimes d’abus sexuels ! Préjugés et comportements inadaptés en contradiction totale avec un esprit de tolérance et de bienveillance, plus proches de comportements de secte ! Au lieu de sauver l’institution, ils n’ont fait que l’enfoncer !
    Par l’intermédiaire du Site (enfantsdusilenceblog.wordpress.com/), EDS se tient aussi à l’écoute de ces mères laissées pour compte.
    Peu nombreux sont les enfants de prêtres ou de religieux et religieuses qui acceptent de témoigner. Lorsqu’ils racontent leur histoire, on trouve cela bizarre dans une société aujourd’hui de plus en plus sécularisée. Que d’histoires pour une naissance ! Mais à y regarder de plus près, on ne peut qu’être surpris de la souffrance extrême qui s’exprime alors. Pourquoi cette souffrance ? Quoi de plus beau que d’avoir reçu la vie ? « Oui, mais voilà, dit une enfant de prêtre, cette vie, je l’ai reçue d’une ‘transgression’. Et on a fait payer très cher mes parents pour cette transgression. C’est comme si on voulait me renvoyer au néant. Nous n’aurions pas dû naître ! »

    Fort heureusement, bien d’autres enfants de prêtres n’ont pas eu ces problèmes, notamment sur le secret de leurs origines ni avec des tracasseries faites à leurs parents. Le père, parfois clandestinement, avait alors gardé relation avec eux, notamment grâce à Skype, ou bien le père avait fait le choix de mettre fin à son ministère dans de bonnes conditions de départ.

    « Les blessures qui ne se voient pas
    Nous font du mal bien plus que toutes les autres
    On les enferme au fond de soi
    Mais c’est toute une vie qu’on les supporte ?… »

    Jean Combe

    Ouvrages de témoignages récents :
    Le Droit d’aimer, Anne Marie Mariani , Ed. J’ai lu
    Moi, fille de prêtre, Anne Oxford, Ed. du Cigne 2008
    Il n’est pas trop tard, ma fille. Delphine Messadi-Degiez. Ed. Les auteurs libres 2018

 

[1]  https://fr.aleteia.org/2018/02/10/qui-fut-le-premier-ermite-chretien/

[2] Douze Enfants de prêtres témoignent. Ed. Livres en Seyne p.169

[3] Des compagnes de prêtres témoignent. Plein Jour.  Ed. Golias p. 371

[4] Douze Enfants de prêtres témoignent. Ed. Livres en Seyne p. 104

[5] « Douze Enfants de prêtres témoignent » Enfants du Silence. Ed Livres en Seyne p. 139

[6] Anne Oxford. Ibidem p.109

[7] Extrait de Douze Enfants de prêtres témoignent. Ed. Livres en ligne p.20

[8] Ibidem p. 70

[9] Nos frères anglicans n’ont pas cette structure d’église centralisée. Les grandes orientations et décisions sont prises par vote majoritaire au sein de chacun des 3 collèges : celui des évêques, celui des prêtres et celui des laïcs. Il s’agit pourtant d’interpréter le même évangile !

[10] Voir Site EDS https://enfantsdusilenceblog.wordpress.com/2017/01/25/irlande-payer-le…fants-de-pretres/

 

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